Style vs Design

Dans cet article qui n'a pas pris une ride, le grand Jeffrey Zeldman nous rappelle les risques qu'il y a à confondre Style et Design, la surface et la substance.

Pourquoi il est essentiel de comprendre la différence

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Mon père était un peintre du dimanche et ses livres d’art ont joué un rôle important dans ma formation d’enfant. Comme beaucoup de gamins, j’étais fasciné par la représentation en soi. Je me suis perdu dans la contemplation de gravures reproduisant minutieusement des batailles de gladiateurs, des villages de carte postale et des ruines romaines au lever du soleil. L’art comme je le comprenais était synonyme de bien dessiner. Plus il y avait de minutie dans chaque détail, plus la gravure comptait de lignes, plus on distinguait de feuilles dans un arbre, et meilleur était l’artiste dans mon appréciation naïve d’enfant. Plus tard, j’ai découvert les bandes dessinées, plus tard encore, les musées. Maxfield Parrish m’a donné envie de prendre des drogues et m’a aussi fait comprendre que je ne pourrais jamais devenir un peintre. Paul Klee me semblait un mauvais artiste qui ne savait pas dessiner. Andy Warhol était un tricheur parce qu’il utilisait des assistants.

Je ne prétends pas comprendre l’art aujourd’hui, mais je sais avec certitude que mes premières impressions avaient peu à voir avec la nature de l’art et tout à voir avec la pure sensation visuelle. Comme Disneyland et le cirque, l’art était un spectacle. Mais les montagnes russes ne sont drôles qu’un temps et la barbe à papa a vite fait de nous donner la nausée. De la sensation j’ai progressé vers le style. Le Spider-Man de Steve Ditko, le pop art, le rock, puis la soul, puis les couvertures des albums punk. J’étais un accro du Style. Je ne pouvais distinguer le bon du mauvais, mais je savais ce qui était cool.

Nombreux sont les jeunes designers web qui voient leur savoir-faire à la façon dont je voyais la pop culture. C’est cool ou c’est nul. Ils prennent le Style pour le Design, alors que les deux ne sont pas du tout équivalents. Le Design communique à tous les niveaux. Il vous dit où vous êtes, vous indique ce que vous pouvez faire et facilite vos actions. Le Style, lui, est tautologique : il communique l’élégance. En termes visuels, le style est un aspect du design ; en termes commerciaux, le style peut communiquer les attributs d’une marque.

Il peut aussi transmettre le mépris du designer pour le sujet qu’il traite. “Tout cela est très ennuyeux, alors voici quelques à-plats colorés et voici un menu déroulant, afin que vous sachiez que je vaux mieux que ce stupide devoir d’écolier”. À ce niveau, le style est un langage souterrain, de pair à pair, qui n’a rien à voir avec le visiteur du site ou avec son usage. De fait, ce style (artificiellement appliqué) peut interférer avec l’utilisation du site. Et c’est à ce moment que les gourous de l’usabilité entrent en scène, et font porter au Design la responsabilité des échecs de son fétichisme stylistique.

Les designers guidés par le Style peuvent avoir du succès s’ils ont la chance de choisir en toute liberté des sujets qui coïncident avec leurs obsessions stylistiques. La plupart des designers web n’ont pas ce luxe. Mais cela ne les empêche pas d’appliquer aux projets sur lesquels ils travaillent le vocabulaire stylistique des designers de premier plan. Et c’est ainsi que nous trouvons des sites de e-commerce qui ressemblent à des prospectus de rave parties et des sites d’information illustrés d’introductions parfois éblouissantes mais le plus souvent fourvoyées et inappropriées.

Il fut une époque où le web ressemblait à un annuaire téléphonique. Aujourd’hui il ressemble souvent à un portfolio de design. En fait, il ressemble au portfolio de 20 designers bien connus, dont le style est copié et recopié par de jeunes designers qui se considèrent leurs disciples. La distinction entre le design graphique et le design de communication échappe à ces designers. De même que la distinction entre le vrai style, qui part de la nature même du projet, et le pastiche, qui est greffé sur de nombreux projets tel un troisième bras.

Quand le Style est un fétiche, les sites désorientent leurs visiteurs, heurtent les utilisateurs ainsi que les entreprises qui ont payé pour sa réalisation. Quand les designers ne se posent pas la question initiale de savoir qui utilisera le site et pour quoi, ils produisent un objet plaisant à regarder mais sans signification, et qui donne à la beauté un nom erroné – du moins dans certains cercles.

Le problème est que nous vivons dans une société obsédée par la surface des choses, et qui a peur de voir ce qu’il y a en-dessous. Dans une culture de la consommation, où nous pouvons acheter des baskets à 200$ parce qu’elles ont l’air cool et que la publicité utilise une chanson de Beck, le tape-à-l’œil est roi.

Pour certains clients et pour trop de jeunes designers, les projets multimédia en Flash sont devenus synonymes de design web (1). Il faut que ça chante et que ça danse, sinon ça ne peut pas être bon – et en tout cas, ça n’est pas cool. De belles choses sont créées en Flash, elles reçoivent avec retard une reconnaissance dans les shows de remise de prix – surtout dans les shows traditionnels, hyper médiatisés, où “le machin numérique” passe juste avant les pubs télé à plusieurs millions de dollars. Les juges attendent des pubs télé un concept brillant et une valeur de production plus élevée que celle des films commerciaux. Naturellement, ils attendent du web qu’il les transporte de la même manière.

Les expériences stylistiquement baroques et qui brisent toutes les frontières, construites avec les dernières technologies, continueront de remporter des récompenses aussi longtemps que les jurés les regarderont avec les derniers navigateurs sur de grands écrans et avec les meilleures connexions. Il va sans dire qu’elles ne remporteront ces récompenses que si l'on a mis le paquet au niveau du design et de la programmation. Nous ne parlons pas ici de mauvais design. Nous parlons de design au plus haut niveau – mais d’un certain type de design seulement.

La plupart de mes collègues réalisent des sites de ce genre. Quand je vois ce qu’ils font, j’en ai la mâchoire qui tombe et j’applaudis quand ils rentrent à la maison avec leurs awards bien mérités. Mais je m’inquiète aussi.

Je m’inquiète parce que ce genre de design, qui est approprié dans certains cadres et inapproprié dans beaucoup d’autres, est le seul à obtenir une forme de reconnaissance. En conséquence de quoi c'est ce genre de design que les jeunes designers imitent, non seulement dans leurs projets personnels (ce qui est bien), mais aussi dans des projets commerciaux où leur effet peut être nocif.

Je m’inquiète parce que de jeunes designers qui confondent style et design apprennent à copier les trucs techniques et les fioritures stylistiques de leurs héros, mais n’apprennent pas nécessairement à communiquer avec ce medium. L’effet Bullet Time est génial pour The Matrix, mais pas pour les documentaires. Et dans la mesure où une grande partie du design web est informatif – ou est supposé l’être  – la greffe à haute dose des réussites stylistiques des autres sur des sites d’information ne fait pas avancer le medium; il ne fait que le rendre confus.

Je m’inquiète parce qu’il y a des designers qui ne construiront jamais leur propre style, sans parler de la construction d’un style approprié à la marque pour laquelle ils travaillent. Parce que les recruteurs n’ont pas le bon vocabulaire et placeront des gens dont le portfolio démontre une bonne connaissance de ce qui est cool dans des jobs où ils seront lamentables. Parce que, au final, des designers traditionnels qui comprennent vraiment ce qu’est une marque et le design de communication, et qui connaissent la différence entre Style et Design, entreront sur ce marché et prendront la place de jeunes designers qui n’auront jamais eu la chance de comprendre le métier qu’ils pratiquent.

Je m’inquiète pour le medium, parce que trop peu de designers travaillent dans ce vaste territoire intermédiaire entre le tape-à-l’œil et l’usabilité la plus stricte, territoire où l’essentiel du web se construit. Et il y a de moins en moins d’incitation pour les jeunes designers à travailler dur dans ce domaine, car ce genre de travail, s’il plaît aux usagers, ne rapporte aucune reconnaissance de la part de l’industrie, à part un chèque. (“Oh la la, il s’est chargé incroyablement vite et il a super bien marché, même sur l’IE3 du vieux Dell de mon père”. Vous savez si les jurés des awards disent des choses comme ça ? moi non plus).

Et surtout, je m’inquiète pour les utilisateurs du web. Parce qu’après plus de dix ans de développement du web commercial, il leur est encore difficile de trouver ce qu’ils cherchent, et ils se demandent encore pourquoi il est si désagréable de lire un texte sur le web – alors que c'est ce que la plupart des gens font lorsqu’ils sont en ligne.

Aussi longtemps que notre société donnera plus de valeur au Style qu’au Design, à la surface qu’à la substance, cette situation ne s’améliorera pas. Je pense évidemment la même chose tous les quatre ans, au moment d'aller voter.


(1) NdT: Cet article a été écrit en 1999, mais comme le dit Jeffrey Zeldman en 2010, il se lit pour l'essentiel comme s’il datait d’hier.   ↩︎


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original paru le dans zeldman.com.

Sur l’auteur : Jeffrey Zeldman publie A List Apart et The Daily Report sur zeldman.com, il dirige les Happy Cog Studios et a écrit Designing With Web Standards traduit en français sous le titre Design web : utiliser les standards, CSS et HTML. On peut le suivre sur Twitter.

Traduit avec l’aimable permission de l’auteur.
Copyright Jeffrey Zeldman © 2010.