Nous sommes à l'ère du contenu et des métadonnées, et les possibilités d'exploitation de ces données sont infinies. Très peu est fait dans ce sens, comme le remarque Khoi Vinh.

**Dépasser l’immensité du catalogue de Spotify, pour des connections plus riches avec la musique**. *Par *

S’il est un cadeau que je n’offrirai pas à ceux que j’aime cette année, malheureusement, c’est un disque. À l’âge des services de streaming comme Spotify et Pandora (1), la musique est devenue si aisément disponible qu’elle a perdu son caractère de chose, ce sens et cette rareté qui rendent si spécial le fait de l’empaqueter et la déposer sous un arbre. Je sais bien qu’il est possible d’offrir un abonnement à Spotify, mais ce n’est pas la même chose qu’un disque que l’on a cherché, acheté et qui appartient à quelqu’un, un objet à conserver et qui fait partie de notre identité.

Le temps du support physique semble bien fini, et je n’argumenterai certainement pas en sa faveur. La musique en streaming est clairement là pour un bon moment. Mais quand je pense à Spotify, auquel je suis actuellement abonné, et à Rdio, auquel j’étais autrefois abonné, je me demande ce qui m’empêche d’avoir ce sentiment d’appropriation de la musique que ces services mettent si facilement à ma disposition.

Est-ce l’absence de vrais disques avec un vrai coffret qui me manque ? Non. Quand je regarde ma vieille collection de vinyls et de CDs, mon estomac se noue. J’ai dépensé tout cet argent à acheter ces albums qui sont là inutiles dans l’appartement, comme de vieilles commodes.

En fait, ce qui manque dans la musique en streaming c’est plutôt tout ce qui vient en complément de l’écoute de la musique. Ce par quoi la musique digitale devrait exceller, plus encore que les 33 tours et les CDS : les métadonnées.

Qui a produit ce premier album de Lorde ? Qui étaient les musiciens à ses côtés ? Où a-t-il été enregistré et quand ? Est-ce que Lorde remercie le bon Dieu, ses parents et/ou son chat pour avoir rendu cet album possible ? J’ignore les réponses à toutes ces questions car je ne connais la musique de Lorde qu’au travers de Spotify, d’où toutes ces informations sont totalement absentes.

Futilités, certes, mais c’est le genre de contenu qui faisait autrefois partie du rapport à la musique - et qui font de vous un fan pour la vie. Avoir un enregistrement dans votre collection signifiait passer des heures à lire attentivement les notes de la pochette : à vous familiariser avec les noms des musiciens, des producteurs, ingénieurs du son, managers, à mémoriser les paroles des chansons, à étudier les photos des musiciens, leur visage, leurs attitudes, leurs costumes. C’était ces qualités intangibles qui faisaient de la musique plus qu’un service, quelque chose que l’on collectionnait.

Cependant, reprendre simplement cette information reviendrait au mieux à singer le monde physique, une stratégie qui a fasciné bien des tenants de la tradition mais qui s’avère rarement excitante. La musique en streaming peut faire bien plus.

Ce qui est intéressant avec les albums en streaming c’est que vous n’avez pas à les considérer comme des copies d’album. Ce pourrait être la version canonique de l’album, une expérience centralisée, collaborative, qui mobilise le réseau de ses auditeurs, un portail vers de nouvelles expériences. Dans cette optique, toutes sortes de contenus du genre DVD-bonus prennent du sens : vidéos musicales, remixes, prises alternatives, commentaires, et bien plus, tous hébergés là-même où “vit” l’album, dans le cloud. Mieux encore, l’album peut devenir un hub pour ceux qui l’écoutent. Il peut héberger des blogs, des tweets, des photos, des discussions entre fans et artistes - et entre fans eux-mêmes. L’album centralisé peut nous montrer qui écoute et où, quand et ce qu’ils écoutent d’autre.

Une petite lueur d’espoir existe déjà sur les services de streaming actuels, mais ils sont tellement loin de ce qu’ils pourraient faire. Les principales plateformes sont concentrées avant tout sur les moyens de faire découvrir de nouvelles choses le plus vite possible. Ce que je viens de décrire améliorera aussi la découverte de nouveaux artistes et de nouveaux albums, mais ce qui m’intéresse d’abord c’est l’approfondissement de ma connection avec la musique.

Je découvre chaque jour de nouveaux artistes et albums sur Spotify et je les écoute une fois, pour n’y jamais revenir, en partie à cause de la superficialité de cette relation fugitive avec eux. Même si les services de streaming ne trouvent pas l’énergie de construire ces métadonnées complexes listées ci-dessus, il y a pour le moins certaines choses qu’ils peuvent faire avec les données dont ils disposent déjà pour rendre ces interactions plus puissantes.

Plus particulièrement, il y a un monde de possibilités pour m’en dire plus sur mes propres habitudes d’écoute. Si je devais n’ajouter qu’une fonctionnalité à Spotify, ce serait un historique d’écoute. Quand ai-je écouté pour la première fois cette chanson ? Pour la dernière fois ? Quand ai-je ajouté pour la première fois un album à ma collection ? Combien de fois l’ai-je écouté ? Étant donné mon historique d’écoute, quelles sont les chances que j’aime tel ou tel nouvel album ? Combien de personnes ayant des historiques d’écoute similaires jouent un album donné ?

Et puisque Spotify a des liens avec Facebook, pourquoi pas me dire ce qui se passait d’autre dans ma vie pendant une certaine période de temps ? Dis-moi quand j’ai partagé une chanson sur Facebook, quand j’ai parlé d’un artiste, avec qui je suis devenu ami cette même semaine. Si un service peut me montrer les photos que j’ai prises (mieux encore si ce sont des selfies) lorsque j’ai rencontré un artiste qui est devenu plus tard un de mes favoris, cela ajoutera une nouvelle dimension à ce qui est aujourd’hui essentiellement une base de données impersonnelle d’enregistrements. Donner à un auditeur l’opportunité de retrouver sa propre histoire et sa propre personnalité dans la musique est ce qui transforme les gens en fans pour la vie.

Nous ne reviendrons probablement jamais au temps où la musique pouvait être un beau cadeau de Noël. Mais si nous croyons que la musique ajoute quelque chose à nos vies, quelque chose que rien ne peut égaler, alors je pense que nous devrions considérer les services de streaming d’une façon plus critique. Ils sont encore jeunes, et nous sommes encore sous le charme de l’ampleur de leur catalogue. Mais ils ne nous permettent pas de former le genre de connection à la musique qui a été possible avec le médium analogique et qui, de manière ironique, l’est plus encore à l’ère digitale.


(1) Pandora est très populaire aux États-Unis mais n’est pas disponible en France.
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NdT: Des lecteurs de cet article ont fait remarquer qu’un certain nombre de fonctionnalités évoquées par l’auteur sont déjà présentes sur last.fm. Cela ne retire rien au fond de l’argumentation : nous sommes à l’ère du contenu et des métadonnées, et les possibilités d’exploitation de ces données sont infinies pour peu qu’on s’intéresse à l’éditorialisation de la musique. L’avenir des robinets à musique est incertain, c’est le contenu qui les sauvera et qui sauvera notre relation à la musique et aux artistes.


Article original paru le 18 décembre 2013 dans Medium.

Sur l’auteur : Khoi Vinh est le co-fondateur de Mixel.cc, bloggeur sur Substraction.com, ancien directeur du design de NYTimes.com. On peut le suivre sur Twitter.

Traduit avec l’aimable permission de Medium et de l’auteur.
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